Laurence Equilbey : diriger, innover et transmettre

Laurence Equilibey, une vocation façonnée par des rencontres essentielles

J’ai commencé mes études de direction d’orchestre à Vienne, en Autriche. Pour gagner ma vie je chantais parallèlement dans un chœur professionnel indépendant, le Chœur Arnold Schönberg. Dans ce cadre j’ai eu la chance de rencontrer des chefs comme Nikolaus Harnoncourt ou Claudio Abbado. J’ai beaucoup chanté sous leur direction et surtout, j’ai pu les observer au travail.

Comme je me formais moi-même à la direction, cette expérience a été d’une richesse inouïe. Elle a profondément nourri mon désir de diriger et m’a confortée dans cette voie.

Nikolaus Harnoncourt, en particulier, était l’un des pionniers de la musique historiquement informée. C’est un mouvement né dans les années 1960, qui vise à se rapprocher des pratiques d’exécution d’époque à travers l’usage d’instruments historiques. Nous étions alors dans les années 1990.

Ces deux rencontres ont été déterminantes pour impulser ma carrière. J’y ai découvert beaucoup d’œuvres que je ne connaissais pas, et en rentrant en France j’ai créé le Chœur Accentus qui a maintenant 30 ans

J’avais besoin de disposer d’un chœur professionnel : les œuvres que je souhaitais interpréter — ou faire interpréter — exigeaient des voix aguerries. À l’époque, ces ensembles étaient extrêmement rares. Il a donc fallu identifier les bonnes personnes, mais aussi trouver des partenaires capables d’accueillir ces projets. Je dois beaucoup à la Cité de la Musique, alors dirigée par Brigitte Marger, qui fut la première à m’inviter à me produire, puis Laurent Bayle le directeur de la Philharmonie de Paris à l’époque.

En parallèle, je menais une carrière de cheffe d’orchestre invitée. C’est dans ce contexte que le Département des Hauts-de-Seine, sous l’impulsion de son président Patrick Devedjian, a souhaité créer un lieu dédié à la musique classique, la Seine musicale sur l’Ile Seguin,  et m’a confié la construction d’un projet artistique. C’est ainsi qu’est né Insula Orchestra, dont nous célébrons aujourd’hui la dixième année — une étape déterminante dans mon parcours.

Laurence Equilbey : entre histoire, exigence et sincérité

Accentus a joué pour moi un rôle de laboratoire pour l’art choral. J’y ai introduit une esthétique sonore inspirée de la Scandinavie et de l’Allemagne, tout en redonnant vie à de grandes fresques a cappella alors peu explorées en France.

Lorsque j’ai fondé l’orchestre Insula, j’étais plus mûre en tant que chef d’orchestre, plus claire sur ce que je souhaitais construire : un orchestre historique, qui joue sur instruments d’époque. Chaque changement de répertoire implique donc un changement d’instrument. 

Cette philosophie nourrit une exigence constante, dans la forme comme dans le style d’exécution. Les bonnes critiques sur moi relèvent souvent une forme de clarté du discours musical symphonique. C’est ce que j’adore faire. Je suis aussi passionnée par les arts plastiques. J’aime travailler les reliefs, les nuances, afin de favoriser la compréhension de la musique pour le public. C’est sans doute là une part essentielle de ma signature.

Je me suis rendu compte que plus on se rapproche d’un profond respect de l’œuvre, plus elle traverse le temps et continue de nous parler.

« Mon objectif a toujours été de tendre vers une forme de sincérité : ne pas projeter excessivement mon propre pathos mais trouver la clé de résonance avec l’époque »

C’est ainsi que des œuvres qui autrefois me laissaient distante — comme Mozart ou Haydn dans le style classique — se sont révélées à moi lorsque je les ai entendues interprétées de manière historiquement informée. C’est ce chemin-là que j’ai choisi de suivre.

Être une femme dans la direction d’orchestre n’allait pas de soi pour ma génération. J’étais sans doute un peu naïve à l’époque, et j’en ai pâti. Il n’y avait pas d’offres d’emploi pour les femmes, et à niveau égal les opportunités étaient nettement plus rares. Les choses n’ont commencé à évoluer que récemment — et encore, timidement. Cela vaut aussi pour les metteuses en scène à l’opéra ou les compositrices contemporaines.

On parle souvent de struggle for life, mais là, il n’y avait même pas de lutte possible. Les hommes bénéficient plus naturellement de soutiens, de ces personnes qui vous font la courte échelle. Une femme, elle, attend, et elle attend encore. Et souvent elle dispose de moins de moyens de production.

Les chiffres progressent aujourd’hui, mais sans que l’on sente une dynamique irréversible. Il y a encore moins de femmes dans la musique classique que dans l’armée ! L’art reste largement une chasse gardée masculine. Or empêcher des créatrices d’exister, c’est empêcher des œuvres d’advenir. Cela me révolte. C’est pour cela que nous défendons activement les compositrices patrimoniales et contemporaines. Heureusement, les choses commencent à bouger : on voit davantage de femmes au pupitre, et c’est une avancée réelle.

À titre personnel, j’ai aussi vécu des épisodes de sexisme au podium. Comme beaucoup, j’ai traversé des situations très inconfortables.

Après, le mode de vie lui-même est un autre aspect difficile à dépasser. Être chef d’orchestre implique une étude permanente. Il faut aimer profondément le travail, l’étude, sauf à disposer de capacités de mémorisation hors normes. Cela implique des sacrifices importants de moments agréables de la vie personnelle. Ce rythme me pèse davantage aujourd’hui. Au fil des temps les répertoires s’accumulent, mais comme je suis toujours attirée par la nouveauté, la tension demeure entre le temps d’étude et le moment de la représentation.

C’est pourtant ce partage avec le public, ce moment d’accomplissement avec l’œuvre, qui donne tout son sens à cet engagement.

Diriger un collectif de talents : leadership et innovation avec Laurence Equilbey

Notre nom. Je crois que le nom représente 80% de la réussite d’un nouveau projet, car il inspire les partenaires qui nous font confiance.

Je me souviens très bien de mon rendez-vous avec Patrick Devedjian, lorsque je lui ai présenté le nom Insula Orchestra. Je lui ai expliqué que l’insula est une zone du cerveau qui transforme les sensations en émotions, et c’est ce que cherche à faire un collectif de musiciens. C’est à cet instant précis qu’il a été convaincu.

J’en ai souvent fait l’expérience : si le nom est mauvais, le projet peine à exister. Un nom porte un ADN, raconte une histoire, et constitue le premier vecteur de rassemblement.

coaching executif

Plusieurs facteurs sont à rassembler. Il faut d’abord avoir une connaissance très fine de la partition dans son ensemble. Les musiciens maîtrisent parfaitement leur partie, mais le chef est celui qui porte la vision globale.

Le chef doit aussi être capable de transmettre certains mystères de l’œuvre : son contexte de création, ses singularités, ce qui la traverse en profondeur. Ce sont des clés que les musiciens n’ont pas toujours le temps d’explorer seuls. On doit avoir un peu de discours là-dessus.

Ensuite, il y a une double exigence. D’un côté, le chef est garant de l’équilibre, du rythme — une dimension plutôt technique. De l’autre, il doit laisser place à l’inspiration. C’est là que se joue une tension presque paradoxale : un équilibre entre contrôle extrême et abandon, d’autant plus que les musiciens sont eux-mêmes des êtres profondément inspirés. Il faut une oreille, un rythme intérieur, mais aussi un amour profond de la musique. Être capable de dire ce qui nous touche, ce qui nous bouleverse dans un passage donné. Les musiciens y sont très sensibles.

Laurence Equilbey

« Diriger, c’est finalement se laisser traverser par l’œuvre tout en sachant où l’on va : une tension permanente entre soi et la musique, qui exige une grande humilité »

L’innovation est essentielle pour moi car elle ouvre des possibles et combat la mélancolie. C’est un moteur très puissant, romantique, voire utopique. Les romantiques, d’ailleurs, étaient profondément animés par l’idée d’innovation.

Il y a plusieurs niveaux d’innovation. Lorsque j’ai commencé à programmer des œuvres de compositrices, c’était encore très marginal. À l’époque, cela ne se faisait quasiment pas. Insula orchestra a joué un rôle important dans cette redécouverte. Nous avons notamment enregistré l’intégrale d’une compositrice française injustement oubliée, Louise Farrenc, contemporaine de Beethoven. Aujourd’hui, je vois de nombreux orchestres internationaux s’en emparer. C’était une innovation utile, qui répondait à une injustice de l’histoire.

Je pense aussi aux créations scéniques. Chaque année, nous développons une ou deux nouvelles écritures pour le spectacle vivant. C’est parfois une prise de risque artistique, mais l’innovation a toujours été au cœur de l’art. La création repose sur des ruptures et des renouvellements successifs, sans lesquels l’art se fige.

J’aime particulièrement croiser la musique avec d’autres univers : le cinéma, les arts visuels, le cirque, la danse. Il me semble nécessaire de repenser le concert aujourd’hui. Cela transforme profondément l’expérience artistique et crée une résonance différente avec notre époque.

Ces croisements permettent aussi de tisser un lien entre le passé, le présent et le futur. Nous travaillons souvent sur instruments historiques, et les associer à des écritures scéniques contemporaines crée une tension extrêmement féconde. J’aime beaucoup être entre ces deux mondes. Récemment, nous avons mené une expérience immersive intitulée Beethoven Wars, avec Antonin Baudry. C’était à la fois un concert immersif et un dispositif intégrant la réalité virtuelle. Cette forme d’innovation rend, je crois, la musique classique plus accessible et plus parlante, notamment pour les jeunes générations.

Laurence Equilbey : Transmettre et s’engager, la musique est un bien commun

Nous menons de nombreuses actions auprès des enfants, des personnes âgées ou éloignées de la culture, mais nous portons une attention particulière aux jeunes.

J’ai envie de m’adresser à eux. Ce sont des âges de transformation et de bouleversements profonds. Si ces révolutions intérieures peuvent être accompagnées,  dans un sens inspiré, alors l’art a un rôle essentiel à jouer.

Le spectacle vivant est un vecteur extraordinaire pour aider à comprendre les émotions, la peine, la joie …. C’est aussi pourquoi chacun de nos projets s’accompagne d’une constellation de dispositifs numériques, comme autant de chemins d’accès à la musique classique.

Je dis souvent que la musique classique est une clé qui ouvre un monde. Nous sommes très attentifs à aider les jeunes à trouver cette clé.

C’est un monde immense, multiple, qui dépend des œuvres elles-mêmes. La musique classique, en particulier, constitue un répertoire colossal qui existe depuis quasiment le VIIIᵉ siècle de façon élaborée.

C’est un art à travers lequel on peut vivre une infinité d’émotions. Et l’on sait que l’ouïe est le sens le plus développé à la naissance. Elle est donc profondément constitutive de l’être humain.

Une civilisation se reconnaît à ce qu’elle considère comme fondamental : ses mythes fondateurs, ses récits, ses conceptions du bien, du mal, de la mort. Ces récits communs donnent un sens à l’existence collective. J’y suis très sensible.

Les civilisations produisent des langages structurés, transmettent des arts — l’architecture, la musique, la littérature, les images, le cinéma — ainsi que des rites et des symboles partagés. Et souvent, ce sont les œuvres qui survivent aux civilisations qui en deviennent la mémoire. Cette capacité de transmission est essentielle, même dans un monde en transformation.

La musique occidentale constitue, depuis des siècles, un patrimoine immatériel absolument exceptionnel. Elle a permis à des générations entières d’exprimer ses affects, mais aussi d’accéder à des sphères émotionnelles plus abstraites, plus intérieures. Nous avons le devoir de la transmettre et de continuer à la faire vivre.

La musique est aussi un art du collectif : celui de l’orchestre, mais aussi celui du public. Elle suppose des lieux de rencontre, des espaces où artistes et publics peuvent se retrouver. Or, en France, le manque de salles de concert de qualité dans les territoires est très préoccupant. Comment transmettre ces répertoires sans lieux adaptés ? Beaucoup de personnes sont privées d’un accès à ces trésors culturels. Sans cela, la culture s’effrite, et avec elle, le socle même de la civilisation. La musique classique est un pilier essentiel, insuffisamment reconnu et soutenu à la hauteur de son importance.

Si vous en avez la possibilité, mécénez la musique classique ! Et sinon, écoutez-la — en particulier auprès d’ensembles engagés dans une démarche historiquement informée pour la musique ancienne, baroque ou du style classique. J’aime cette tentative de se rapprocher du premier jaillissement de l’œuvre, même si elle implique bien sûr des compromis.

Enfin, pour revenir à l’acte même de diriger, je vois tous les jours en tant que chef que dans un collectif certains aiment être dans la lumière. Il faut leur faire prendre la lumière. D’autres préfèrent rester dans le rang, il faut les laisser dans le rang.

« Diriger n'est pas une science de l’égalité, mais consiste à permettre à chacun d’être à sa juste place. Il faut laisser émerger les singularités, et pour cela, instaurer un climat de confiance »

Cela me rappelle une technique de répétition apprise en Autriche. En France, on commence à jouer un morceau et on s’arrête dès qu’il y a une correction à faire. Dans d’autres pays on joue l’oeuvre en entier, et on la rejoue, et puis après on travaille. Cela permet d’avoir la vision d’ensemble avant d’entrer dans le détail. C’est un grand levier de confiance et d’apprentissage collectif.

Propos recueillis par Thérèse Lemarchand.



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