Fabienne Servan-Schreiber : raconter le monde

« La vie, c’est l’amour, les autres… et essayer de faire quelque chose d’utile »

Productrice de cinéma et de télévision, Fabienne Servan-Schreiber a fondé Cinétévé en 1983 et s’est imposée dans un univers longtemps dominé par les hommes. Dans cette interview, elle revient sur son parcours, sa philosophie et la manière dont elle a construit un métier au service des autres, tout en restant fidèle à ses convictions.

« Puis il y a eu 1968. Pour ma génération, cela a été une véritable secousse intellectuelle. On nous avait appris la charité ; j’ai découvert la solidarité. On nous parlait des pauvres et des riches ; j’ai découvert les classes sociales. En quelques années, ma grille de lecture du monde s’est complètement transformée.»

Ces années de remise en question ont façonné son regard sur le monde et nourri son engagement. Curieuse et profondément attentive aux autres, Fabienne a choisi de raconter la société à travers des histoires qui interrogent, émeuvent et font réfléchir.

« Le cinéma et la télévision sont des outils extraordinaires pour cela. Ma sensibilité a nourri mon travail de productrice. Les histoires que l’on choisit de raconter disent toujours quelque chose du monde dans lequel on vit.»

Tout au long de sa carrière, elle a vécu l'entreprise comme un lieu profondément humain.

Fabienne Servan-Schreiber, privilèges et responsabilités : l'éthique d'une productrice engagée

Au fond, ce qui m’a amenée vers les images, c’est un certain rapport au monde. Très tôt, j’ai eu envie de raconter ce qui se passait autour de moi, d’essayer de comprendre la société dans laquelle je vivais.

Au départ, je voulais être réalisatrice. J’ai eu la chance de travailler avec un homme formidable, Henri Turenne, qui m’a transmis le goût des archives et du récit historique. Avec deux amis, nous avons créé Cinétévé pour pouvoir réaliser nos propres films.

Je me souviens d’être partie sept semaines au Chili pour tourner notre premier film, en laissant mon mari avec deux enfants d’un et deux ans. À mon retour, je me suis dit : tu ne peux pas continuer comme ça. Réaliser demande une disponibilité totale, presque nomade. J’avais aussi envie d’être mère.

J’ai donc arrêté de réaliser pour produire. Et très vite, j’ai découvert que j’adorais ça.

Produire, c’est un métier qui vous fait entrer dans des univers extrêmement différents. On rencontre des gens magnifiques, des talents incroyables, des mondes auxquels on n’aurait jamais accès autrement. C’est un métier de curiosité permanente.

J’ai grandi dans un milieu assez conservateur, où l’on m’expliquait surtout qu’il fallait faire un beau mariage. Heureusement, j’ai aussi eu une mère qui m’encourageait à faire des études — et qui me disait avec humour : essaie quand même d’épouser un homme plus intelligent que toi.

Puis il y a eu 1968. Pour ma génération, cela a été une véritable secousse intellectuelle.

On nous avait appris la charité ; j’ai découvert la solidarité. On nous parlait des pauvres et des riches ; j’ai découvert les classes sociales. En quelques années, ma grille de lecture du monde s’est complètement transformée.

Je me suis retrouvée plongée dans un univers beaucoup plus progressiste. Cela ne m’a jamais quittée : cette envie de comprendre la société et de participer, à ma manière, à la réflexion collective.

Le cinéma et la télévision sont des outils extraordinaires pour cela. Ma sensibilité a nourri mon travail de productrice. Les histoires que l’on choisit de raconter disent toujours quelque chose du monde dans lequel on vit.

Fabienne Servan-Schreiber, du récit historique à l'engagement : le parcours d'une pionnière

Oui, et cela m’a toujours semblé naturel.

J’ai très tôt eu conscience d’avoir été extrêmement privilégiée. Et lorsqu’on en a conscience, il est difficile de rester indifférent.

Je ne dis pas cela dans une posture morale. Mais je crois profondément que chacun devrait, à sa mesure, faire quelque chose pour les autres. S’engager dans une association, soutenir une cause, donner un peu de son temps.

Pour ma part, cela a commencé avec les « comités chili » après le coup d’État. Puis, au fil du temps, je me suis impliquée dans différentes causes : les femmes, les enfants, les exilés… Ce sont des engagements qui jalonnent une vie.

Je ne me suis jamais vraiment posé la question en ces termes au départ. J’avais surtout envie de faire ce métier.

Mais c’est vrai que lorsque j’ai commencé, la production était un milieu très masculin. Les femmes étaient rares, et encore plus aux postes de décision. Il fallait donc trouver sa place, et à cette époque le milieu était extrêmement macho.

Lorsque j’arrivais sur un tournage, on me demandait parfois très directement avec qui je couchais. C’était le climat. Les jeunes femmes étaient souvent réduites à cela.

Je me souviens aussi d’un grand producteur qui m’avait dit très sérieusement :
« Tu ne seras jamais réalisatrice. Dans le cinéma, les femmes sont scriptes ou monteuses. »

Nous étions au début des années 1970.

Heureusement, les choses ont profondément changé depuis. Mais cette phrase m’est restée en mémoire, parce qu’elle disait quelque chose de très répandu à l’époque.

Je dis souvent qu’une femme qui se battait était alors une « emmerdeuse », et une femme en colère une « hystérique ». Quand un homme faisait exactement la même chose, on parlait d’un chef, d’un vrai leader.

Je crois que j’ai avancé avec une certaine liberté intérieure. Je n’ai jamais cherché à ressembler aux hommes, ni à me battre frontalement contre eux. J’ai simplement fait mon travail, avec exigence et conviction.

Et puis il faut dire une chose : dans ce métier, ce qui compte vraiment, ce sont les projets et la confiance. Quand vous montrez que vous savez accompagner les talents, défendre des œuvres et tenir vos engagements, vous êtes reconnue.

Avec le temps, les choses ont changé — heureusement. Mais cela a pris du temps.

"Je dis souvent qu’une femme qui se battait était alors une « emmerdeuse », et une femme en colère une « hystérique ». Quand un homme faisait exactement la même chose, on parlait d’un chef, d’un vrai leader."

Oui, et ce n’était pas un programme militant. C’était simplement un constat.

La production est un métier extrêmement complexe, où il faut gérer simultanément les projets, les équipes, les diffuseurs, les budgets, les crises… C’est un art de l’équilibre permanent. J’ai souvent observé que les femmes avaient une grande capacité à mener de front plusieurs réalités à la fois.

Je me suis rapidement entourée sur les sujets qui me passionnaient moins, et ma directrice générale, Catherine Cahen, est rapidement devenue une personne essentielle pour l’entreprise... et pour moi !

La production est également un métier où l’on travaille pour mettre les autres en lumière : les réalisateurs, les comédiens, les auteurs. Le producteur reste relativement invisible. Il faut accepter cette place-là.

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Je crois profondément que l’entreprise est d’abord un lieu humain.

On y passe énormément de temps, parfois plus qu’avec sa propre famille. Il est donc normal que l’on puisse s’y soutenir lorsque quelqu’un traverse une difficulté personnelle.

Dans ma société, nous avons toujours essayé d’être attentifs à cela. Si quelqu’un a un problème familial, si son enfant est malade, si une situation devient compliquée, nous essayons d’être présents.

La vulnérabilité n’est pas une faiblesse. C’est aussi ce qui permet aux êtres humains de se parler.

Fabienne Servan-Schreiber, entre crises et lumière : 40 ans de combat pour la transmission

Quarante ans de production ne se traversent pas sans crises. Nous avons eu des conflits lourds. A nos débuts, nous avons fait une erreur contractuelle qui a mis l’entreprise en danger. J’ai vécu personnellement des situations personnelles tragiques alors que j’étais en pleine bataille professionnelle.

Dans ces moments-là, ce qui m’a profondément marqué étaient les solidarités silencieuses : ceux qui restent présents, qui aident sans discours, simplement parce que c’est nécessaire. Ils ont été là pour moi et je les remercie infiniment pour ça.

Ces épreuves m’ont appris deux choses : la persévérance, et l’importance d’être entouré.

Dans ce métier il faut beaucoup travailler et ne pas renoncer trop vite. Mais ce qui m’a surtout portée sont ces personnes autour de moi. 

Et puis il y a eu l’homme de ma vie. Il a joué un rôle immense dans ma vie. Je dis souvent que j’allais chercher mon « gasoil » contre lui le soir. Il me redonnait l’énergie de repartir le lendemain.

J’ai eu la chance de vivre avec un homme exceptionnel. C’est un soutien inestimable.

Ce qui me frappe le plus est l’ego. Je suis toujours étonnée de voir combien certains parlent d’eux-mêmes sans jamais s’intéresser à leur interlocuteur.

Pour moi, c’est pourtant une règle très simple : lorsque vous partagez un déjeuner avec quelqu’un — qu’il s’agisse d’un ministre ou d’un chômeur— la moindre des choses est de s’intéresser à la personne que vous avez en face de vous. Au moins pendant une heure, celle que vous passez à table avec elle.

Avec le temps, j’ai compris que le pouvoir n’a de sens que s’il permet de faire grandir les projets et les personnes.

Dans la production, on est en permanence dans un équilibre délicat : il faut décider, arbitrer, parfois dire non. Mais il faut aussi écouter, encourager, faire confiance. Dans un milieu où les pressions peuvent être fortes — politiques, médiatiques ou économiques — j’ai parfois dû tenir des positions difficiles. Refuser une séquence que je jugeais irresponsable dans un film, défendre un documentaire face à des figures de pouvoir, résister à des demandes qui contredisaient mes convictions.

La seule manière pour moi de tenir dans ce type d’environnement est simple :

avoir une vie personnelle, sinon on est balayé. Et il faut des convictions, pour ne pas vivre au rythme des pressions et de l’air du temps.

« Le pouvoir n’a de sens que s’il permet de faire grandir les projets et les personnes. » 

Que la curiosité est une force extraordinaire.

Que l’on peut traverser plusieurs vies dans une seule carrière si l’on reste ouvert. J’ai produit des documentaires, de la fiction, du spectacle vivant, des magazines… J’ai exploré énormément de formats et de territoires.

Et puis j’ai appris une chose essentielle : dans la durée, ce qui compte, ce sont les relations humaines. Les fidélités. Les rencontres.

Ce sont elles qui font les grandes aventures professionnelles. Le pouvoir, l’argent, la reconnaissance… tout cela peut être agréable, bien sûr. Mais ce ne peut pas constituer le sens d’une vie.

Fabienne Servan-Schreiber, face aux défis de l'avenir

Nous traversons une période de fortes turbulences. Les tensions politiques, les populismes, les fractures sociales… tout cela est préoccupant. Nous sommes dans un monde qui va être totalement bouleversé entre les plateformes et le numérique. Je ne sais pas si dans quelques années on pourra faire des belles séries comme Kaboul ou l’affaire ELF. Aujourd’hui 4 millions de personnes regardent un film sur France TV. Quand j’étais jeune c’était 9 millions. Les réseaux sociaux, c'est une minute et demie d'attention. Donc, on ne peut rien dire d'intelligent. On peut juste informer, attirer l'attention.

Il y a de très gros enjeux à venir, avec des groupes de milliardaires qui veulent posséder les médias pour en faire des instruments de propagande. Le modèle français ne va pas pouvoir tenir.

C'est tout un monde que l'on devine et qu'on ne connaît pas forcément. Il faut se battre pour la diffusion de la connaissance et la redéfinir en cohérence avec l’époque. Essayer de faire le mieux possible le métier que l’on exerce, et essayer de rester utile aux autres.

Je pense dans ce contexte que ce qui est important, c'est de réussir autre chose que son entreprise. C'est-à-dire sa famille, son histoire d'amour, l’amitié.

Au fond, pour moi, la vie se résume assez simplement :
ce sont les autres, ce l’on fait pour eux et ce que l’on reçoit d’eux.

Propos recueillis par Thérèse Lemarchand.



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