
« Je croyais que l’argent mesurait la valeur des personnes. J’ai découvert qu’il n’existait aucune corrélation entre richesse et talent. »
Fondateur de ChangeNOW, Santiago Lefebvre a opéré un basculement radical dans sa définition de la réussite. Issu d'un milieu très modeste, il a progressivement déplacé son regard de l'argent vers l’impact collectif et l’utilité au monde.
« Je voulais être l’un des meilleurs businessmen du monde. Aujourd’hui, je veux surtout être utile.»
Dans cet échange, il revient sur ses pivots intérieurs, ses remises en question et la construction d’un projet devenu l’un des plus grands rassemblements mondiaux dédiés aux solutions pour la planète.
« Faire advenir l’impossible est pour moi un magnifique message d’humanité. »
Dans cette conversation, Santiago Lefebvre dévoile le courage qu’il faut pour redéfinir sa propre mesure du succès. Il affirme la primauté de l’impact sur la performance et défend une conviction forte : l’audace peut transformer en profondeur notre manière d’entreprendre et d’agir sur le monde. Il témoigne de son dernier parcours de coaching Mainpaces.
Interview réalisée le 14 janvier 2026 par Thérèse Lemarchand, CEO Mainpaces.
Rien ne me prédestinait à créer une entreprise comme ChangeNOW. Je viens d’un milieu rural très modeste. Dans ma famille, on ne connaissait pas l’existence des écoles de commerce, que j’ai découvertes seulement en terminale.
Je n’avais pas de racines écologiques particulières. Et pourtant, j’ai toujours porté en moi un lien profond avec la nature et les animaux. Nous habitions en pleine Beauce, dans un petit village de 3 600 âmes.
Après un début de carrière à l’Inspection générale du Crédit Agricole – une voie royale dans la finance –, j’ai créé une première entreprise dans le digital en 2010. J’étais solo-entrepreneur, et c’était très difficile. Je n’ai pas atteint ce que j’espérais, mais j’y ai appris le métier d’entrepreneur.
J’ai surtout commencé à comprendre que l’échelle sur laquelle je mesurais le succès n’était pas la bonne — et en particulier qu’elle n’était pas appuyée sur le bon mur.
J’ai alors engagé un travail personnel important pour changer complètement ce qui, pour moi, définissait la réussite.
Je voulais être l’un des meilleurs businessmen du monde. Issu d’une famille pauvre, je m’étais construit avec l’idée que l’argent était le synonyme de la réussite. Je croyais même que l’argent pouvait refléter la valeur intrinsèque des personnes.
J’ai fini par réaliser qu’il n’existait, en réalité, aucune corrélation entre la richesse et le talent.
Je me suis alors totalement détaché de cette échelle-là.
Aujourd’hui, mon échelle de réussite repose sur une question simple : à quel point est-ce que je parviens à être utile au monde ?
Les notions d’utilité et d’impact sont devenues mes véritables KPIs — et la source de ma satisfaction dans la vie. Je les observe avec attention. En fin d’année, je fais un bilan et, en fonction de l’impact positif que j’ai pu générer, je détermine si c’était une bonne année ou non. Les questions portent sur des choses très concrètes : comment ai-je aidé tel entrepreneur, soutenu tel investissement, porté tel sujet dans une tribune, participé à une opération de nettoyage des plages, etc.
Pour revenir à ta première question, cette notion d’utilité a été mon pivot principal.
J’ai fait un MBA à l’INSEAD et, en en sortant, je me suis dit que si je me lançais à nouveau dans une aventure, je voulais avant tout être fier de ce que j’aurais fait — qu’elle soit un succès ou non. Je l’ai pensée à l’échelle du temps, pas de l’argent : je voulais un projet dans lequel j’étais prêt à investir 10, 15 ans de ma vie.
L’un de mes moteurs a toujours été de faire des choses significatives, et de laisser une trace avec une part d’originalité.
J’aime les challenges extraordinairement difficiles. Si j’ai le sentiment que quelque chose est à la portée de tout le monde, cela ne m’intéresse pas.
Faire advenir l’impossible est pour moi un magnifique message d’humanité.
L’humain est là pour créer la surprise dans le bien qu’il peut générer. Je me sens profondément humaniste, et je suis convaincu que l’être humain peut faire bien mieux que ce qu’il fait souvent. La capacité d’impact est un muscle : elle se travaille tous les jours.
J’ai souvent dit que le but de la vie était d’essayer de retrouver celui que nous étions enfants, à l’état naturel. C’est souvent ainsi que l’on se réalise. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi se demander qui l’on souhaite être en vieillissant. Si, dans le moment présent, tu parviens à vivre l’adéquation avec ton enfance et ta vieillesse, alors tu es exactement au bon endroit.
Pour prendre un exemple concret : si, à 60 ou 70 ans, je me vois comme un architecte de la transition, capable de créer des ponts entre des personnes désireuses d’interagir pour bâtir un monde meilleur, alors rien ne m’empêche de faire cela dès maintenant.
C’est ma vision de l’accomplissement : déployer aujourd’hui la personne future dont j’ai conscience.
L’une des épreuves les plus difficiles a été le regard que je portais sur moi-même dans les moments où les choses ne fonctionnaient pas. Autrement dit, dépasser la dureté du jugement que l’on peut avoir envers soi.
Avant de créer ChangeNOW, j’ai traversé une période profonde de remise en question de mes qualités. J’ai un profil assez atypique. Je suis très intuitif, et j’aime naviguer dans l’incertitude. Mon passage à l’INSEAD a eu un effet extrêmement positif. J’y ai pris conscience que ce que je percevais comme des anomalies étaient en réalité des forces rares. Pour d’autres, ces qualités devenaient des bouées de sauvetage dans des moments où l’incertitude les paralysait.
J’ai compris que je pouvais m’appuyer sur mes forces, tout en apprenant à m’entourer pour compenser mes faiblesses. Cela m’a redonné confiance.
Cette capacité à décrypter les signaux faibles, à suivre son intuition et à fédérer autour d’une vision a nourri ma force intérieure et m’a permis de faire émerger ce projet avec autant de conviction.
ChangeNOW a pu naître alors que rien ne semblait indiquer que c’était possible— encore moins quand cela était initié par des personnes, Rose-May Lucotte et moi-même, qui n’avaient jamais fait d’événementiel ni évolué dans le monde de la transition.
« La capacité d’impact est un muscle : elle se travaille tous les jours. »
J’avais déjà mené un important travail personnel en autodidacte, et bénéficié d’un premier cycle de coaching.
Le parcours Mainpaces est arrivé à un moment différent, et déterminant.
Après neuf ans à porter un projet comme ChangeNOW, j'avais accumulé beaucoup de fatigue. J’étais traversé par de nombreuses questions sur la suite : comment continuer à progresser ? comment accroître encore mon impact en tant que leader ? J’avais besoin de remettre de la clarté. Et quand les questions sont nombreuses, il est essentiel de pouvoir les partager.
Je suis donc arrivé en coaching avec cette idée : comment en faire toujours plus ? L’une des premières réponses a été, paradoxalement, d’apprendre à en faire moins.
Je n’étais pas forcément OK avec ça. Puis j’ai réalisé qu’il n’existait rien d’aussi puissant, à l’échelle mondiale, pour connecter les acteurs de la transition que ChangeNOW. Je me suis réconcilié avec cette idée pour pouvoir l’honorer pleinement.
Je me suis aussi réconcilié avec cette envie d’en faire plus : elle est légitime, mais pas en permanence. Lorsqu’on est fatigué, épuisé, il faut aussi accepter des temps de récupération. Il existe des cycles naturels. Un beau printemps succède à un bel hiver. Aujourd’hui, je suis à nouveau dans une phase de développement.
Mon parcours Mainpaces, grâce à la diversité de ses experts, m’a permis de sortir des sentiers battus. Certains m’ont aidé à retrouver une forme de souveraineté corporelle. Mon corps fatigué ne suivait plus mon rythme. J’ai compris qu’il était solide, qu’il était un allié. Beaucoup d’énergie était là, disponible, et n’attendait que d’être mobilisée de la bonne manière.
J’ai également mené un travail très fort sur la notion d’incarnation. Incarner son rôle, ce n’est pas jouer un personnage idéalisé, mais prendre conscience de la personne que l’on veut être — et l’accepter. L’incarnation devient naturelle à partir du moment où l’on est pleinement soi. J'ai pu vivre cette magnifique édition 2025 de Change Now au meilleur de moi-même.

Le monde a profondément changé en dix ans — et aussi dans le bon sens.
Lors de la première édition de ChangeNOW, nous avions du mal à rassembler 50 solutions. Aujourd’hui, chaque année, nous en identifions près de 1 000 présentées sur l’événement.
Les ordres de grandeur sont totalement différents, tant en nombre de participants qu’en diversité d’acteurs.
Dans l’investissement, par exemple : la première année, seuls quelques investisseurs pionniers de l’impact étaient présents. La deuxième année, les fonds de capital-risque (VC) ont commencé à s’y intéresser, de manière encore exploratoire. Dès la troisième édition, au Grand Palais, tout le spectre des VCs était là.
Aujourd’hui, l’ensemble de la chaîne de financement est représentée : des business angels jusqu’aux fonds souverains, en passant par le private equity. Nous accueillons 1 200 investisseurs. Au total, cela représente aujourd’hui plus de financement que ce que l’on retrouve dans certains des très grands événements de l’innovation, comme à Slush par exemple.
La transition est désormais un enjeu sociétal majeur. Ce n’était pas le cas lorsque nous avons lancé ChangeNOW. Même si l’histoire n’est jamais linéaire, et qu’il existe des phases d’accélération et de ralentissement, nous sommes aujourd’hui bien plus nombreux à œuvrer dans cette direction.
Cela me rend optimiste, car nous ne repartirons jamais d’aussi bas qu’il y a dix ans. Les aspirations de la société ont profondément évolué. La base est plus solide pour opérer la bascule vers un monde plus durable. ChangeNOW accélère des solutions qui proposent des alternatives concrètes à notre modèle économique actuel.

Le premier enjeu est thématique : comment mener la transition dans un contexte où les démocraties sont attaquées ? Pour moi, ces deux sujets sont intimement liés.
Nous avons beau travailler sur les solutions de circularité ou d’agriculture durable par exemple, il suffit d’un basculement démocratique pour que de mauvaises lois émergent et bloquent les avancées. La démocratie doit tenir pour que les solutions puissent se développer. Son affaiblissement laisse le champ libre aux intérêts privés au détriment de l’intérêt général.
Nous devons aussi continuer à donner de l’espoir. Il y en a tant que l’on veut continuer à y croire. L’une des stratégies des forces contraires consiste justement à faire croire que tout le monde a changé d’avis, que le backlash est généralisé, que plus personne ne veut de la transition, etc.
Les 40 000 participants, les 10 000 entreprises et les 140 pays représentés à ChangeNOW prouvent exactement l’inverse.
Notre rapport d’impact est très clair : à leur arrivée, 61 % des participants se sentent capables d’agir et d’avoir un impact. Ils sont 87 % en repartant.
Dans un monde qui se fragmente, il est essentiel qu’un lieu prenne le relais de ce qui ne se fait plus dans d’autres instances. ChangeNOW est identifié comme tel : un espace de réflexion, de coalition et de décision. C’est un lieu où la transition s’imagine, se construit et se décide. Nous créons un pont entre la société civile, le monde économique et la diplomatie internationale.
Venir à ChangeNOW, c’est accepter de faire ensemble. Les échanges se multiplient, les collaborations naissent, l’impact se déploie.
Cela suppose de reconnaître l’action des autres comme un atout stratégique. La magie opère lorsqu’on cesse de vouloir avoir raison seul et de considérer que les autres se trompent. La diversité des actions est précisément ce qui donne sa force au changement.
« Mon échelle de réussite repose sur une question simple : à quel point est-ce que je parviens à être utile au monde ? »
J’en ai plusieurs, mais j’aimerais partager celle de Steve Jobs : « Stay hungry, stay foolish ».
Elle contient beaucoup de choses : oser, s’amuser, tenter, vivre pleinement.
Le stay hungry résonne profondément en moi. Cette faim me pousse à créer, apprendre, construire sans cesse. Le foolish apporte cette touche de non-conformisme indispensable. Un monde trop sage n’engendre pas la créativité dont nous avons besoin.
J’aimerais que l’on remette l’empathie au centre.
Elle peut sembler être un buzzword, mais elle est essentielle, car elle permet de comprendre la place de l’autre. Pour moi, elle s’exprime à trois niveaux :
Pour moi, c’est une question d’âme. On entre véritablement en humanité avec quelqu’un lorsque l’on prend conscience que l’on s’adresse à une autre âme. Et lorsque l’on parle d’âme à âme, il faut être attentif.
Derrière le vivant, il y a toujours une âme.


Propos recueillis par Thérèse Lemarchand.