
« Je ne me suis jamais vraiment interdit d'essayer, même quand tout était contre moi. »
À 43 ans, Tatiana Brillant est bien plus qu'une ancienne du RAID. Première femme à intégrer l'unité d'élite après sept ans d'une persévérance sans faille, elle incarne une génération qui a dû se battre deux fois — une fois pour ses ambitions, une fois contre les préjugés. Du droit pénal à la négociation de crise, elle suit une conviction intérieure et trouve sa voie.
« Négocier avec l'humain, jusqu'au bout »
Pendant treize ans, Tatiana Brillant a négocié dans des situations où la parole était le seul rempart contre l'irréversible. Aujourd'hui consultante auprès d'entreprises et d'organisations gouvernementales, elle revient sur un parcours forgé par la conviction, la rigueur et une profonde lucidité sur soi.
« La négociation, c'est d'abord une rencontre avec soi-même. Avant de prétendre gérer les émotions de l'autre, il faut comprendre les siennes. »
Ce regard intérieur, elle l'a cultivé au cœur des situations les plus extrêmes — prises d'otages, enlèvements à l'étranger, crises suicidaires — là où la technique ne suffit plus et où tout repose sur la qualité de la présence humaine.
Interview réalisée le 13 mars 2026 par Thérèse Lemarchand, CEO Mainpaces.
À 16 ans, j’ai fait la découverte du Le Pull-over rouge¹ qui raconte l’histoire de Christian Ranucci. Ça a été un choc. À la fois l’histoire d’un crime, et celle d’un doute — celui d’un homme condamné qui clame son innocence et l’histoire dramatique de la disparition d’une petite fille pour laquelle il reste tant de zones d’ombre. Ça m’a profondément marquée et j’ai décidé de faire du droit pour devenir avocate.
Je me suis spécialisée en droit pénal, mais assez vite, quelque chose a coincé. Sur le plan intellectuel, tout était clair. Mais moralement, c’était plus difficile. Je ne me sentais pas capable de défendre tout le monde.
Et puis un jour, je suis tombée sur un article sur la prise d’otages de la maternelle de Neuilly.² J’ai découvert l’existence des négociateurs de crise. Et là, ça a été une évidence : intervenir par la communication dans des situations extrêmes, essayer d’éviter l’irréversible… ça faisait profondément sens pour moi.
Oui. Je décide de ne pas passer l’avocature et de tenter le concours d’officier de police, avec un objectif très clair : intégrer le RAID.
Sauf que je n’étais ni attendue, ni vraiment la bienvenue. Il n’y avait pas de femmes et ils n’en voulaient pas. Il m’a fallu sept ans pour y arriver. Un chemin long et semé d’embûches.
Je suis entrée en service actif en commissariat, et lorsque le télégramme tant attendu a été publié dans tous les services de police en France pour ouvrir un recrutement, je suis allée passer les tests. Je fais la semaine de sélection. Je ne suis pas retenue. Puis je suis rappelée 6 mois plus tard. Une fois intégrée, je découvre dans mon dossier que j’étais arrivée 1ère 6 mois auparavant mais que je n’avais pas été retenue car j’étais une femme. Ils avaient préféré prendre un homme qui avait finalement abandonné la spécialité.
80% des membres du RAID sont des sportifs de haut niveau. Le métier demande un engagement physique hors norme. Pendant 48H tu peux ne pas dormir, avoir la pression du matériel, de l’unité, avec l’exigence d’une stabilité psychologique.
Ce sont donc des tests de réaction au stress physique et psychologique de jour comme de nuit. Ils sont réalisés en groupe, isolé et dans des cas de fatigue, pour évaluer la constance de la personne.
Moi j’avais fait de la gymnastique aux agrès, j’avais mon bagage juridique, et ma sensibilité. Et ma mère m’a dit ensuite que d’aussi loin qu’elle s’en souvenait j’avais toujours négocié.
La négociation au RAID est un métier d’une exigence extrême. On imagine souvent que c’est une affaire de techniques, mais en réalité, la moitié du travail repose sur la posture.
J’ai été formée en France et dans les pays anglo-saxons pour augmenter notre boite à outil. Nous absorbons tout ce qui peut permettre de rentrer en interaction avec quelqu’un jusqu’à l’objectif principal de la reddition : psychologie appliquée et de la communication : écoute active, analyse systémique, PNL, analyse transactionnelle, hypnose ericksonienne ³, influence, psychopathologie…
On travaille avec des personnes qui sont quasiment toujours en crise, parfois avec des pathologies. Il faut pouvoir absorber, prendre de la distance, ne pas prendre pour soi.
« La négociation, c'est d'abord une rencontre avec soi-même. Avant de prétendre gérer les émotions de l'autre, il faut comprendre les siennes. »
Absolument. La technique est presque la partie la plus simple. Tu peux l’apprendre, la reproduire.
Mais être capable d’entrer en relation avec quelqu’un qui ne veut pas te parler, de créer un lien dans un contexte de crise, de maintenir ce lien sous pression… ça, c’est autre chose.
La négociation, c’est d’abord une rencontre avec soi-même. Avant de prétendre gérer les émotions de l’autre, il faut comprendre les siennes. Ce que tu projettes, ce que tu ressens, comment tu interprètes une situation.
On dit souvent “il était en colère”, “il était agressif”… mais c’est ta perception. Qu’est-ce que ça vient toucher chez toi ? Comment réagis-tu ?
Si tu n’as pas cette lucidité tu biaises la relation.

Accepter que celui qui ne veut pas être sauvé ne sera pas sauvé.
Ça a été très long pour moi. J’avais cette conviction qu’on devait tout faire pour ramener quelqu’un. Et puis j’ai compris que parfois la décision ne nous appartenait pas. J’ai ramené tout le monde mais sur 1’intervention pour laquelle j’étais négociateur en back up (numéro 2) nous avons perdu 1 personne. Il a fallu vivre avec.
Tu peux mettre le meilleur négociateur du monde en face, si la personne a fait son choix, elle l’a fait. C’est une réalité difficile, mais nécessaire à intégrer pour continuer à avancer.

Ramener des vies. Nous ne sommes pas médecins mais nous sauvons des vies.
Parfois nous sommes dans des contextes où tu n’as aucun autre levier que la parole. Par exemple, sur des enlèvements à l’étranger où nous assistons les ambassades pour des ressortissants qui ont été enlevés. Il n’y a pas de groupe d’intervention, il n’y a pas de plan B. Tu ne sais même pas où est la personne.
Dans ces moments-là, tu ne peux compter que sur la négociation. Et quand ça fonctionne, c’est probablement ce qu’il y a de plus fort.
Nous travaillons avec des tiers de confiance pour former des négociateurs locaux ou des membres de la famille. La dimension émotionnelle et psychologique est extrêmement forte. C’est un travail assez extraordinaire en immersion, qui passe par la répétition. Parfois ça se déroule comme prévu, et parfois pas du tout. Il faut alors travailler avec la culpabilité qui est la leur.
A l’issue de l’intervention nous faisons :
Et enfin l’unité est très sportive. Le sport est le meilleur exutoire pour se libérer des tensions.
« On vient me chercher pour des techniques de négociation, mais le vrai sujet est souvent ailleurs.
Il se trouve dans le rapport à soi. »
Ce qui me frappe dans ce que je vis, c'est que les défis peuvent être assez proches. Vous aussi, vous avez un projet qui commence à zéro et que vous faites grandir. Vous aussi, vous traversez des périodes de fatigue, de doute, où vous avez moins envie de vous engager à fond.
Croyez en vous et donnez le maximum possible. Peut-être que ça marchera et peut-être que ce sera difficile, mais le plus important est de croire en soi.
C'est souvent une question de présence. C'est ce sur quoi je travaille chaque jour. Et c'est, je crois, ce qui fait la différence sur la durée.
Je crois alors que tout est possible.
J’interviens sur différents champs du management et de l’aide à la décision, comme l’adaptation à une nouvelle situation, la communication, la résolution de conflits. J’aime particulièrement apprendre à structurer une négociation et à la conduire.
J’observe principalement deux choses :
Les difficultés que rencontrent les personnes sont souvent les mêmes : difficulté à communiquer efficacement, à se positionner, à gérer leurs émotions.
On veut apprendre à négocier, mais on ne travaille pas sur ce qui se passe à l’intérieur. C’est là que tout commence.
Il y a pour moi un avant et un après le RAID. Je suis encore en train de trouver ma place et le sens de mon action. J’ai d’ailleurs moi-même travailler avec un coach au moment de faire mon choix de quitter l’administration. Parce que même quand tu as des compétences, tu ne peux pas tout traverser seule. J’ai été biberonnée au collectif et cette dimension du RAID me manque beaucoup.
Les personnalités sont fortes, très compétentes, et en même temps elles sont composées d’égos mesurés. Le collectif est fort et puissant, mais il n’enlève rien à l’individualité de chacun.
C’est facile de partager les réussites. C’est beaucoup plus difficile de partager les échecs. C’est à ça que l’on reconnaît un collectif fort.
Le vrai challenge n’est pas tant la prise de décision mais la capacité à en accepter les conséquences.
Je crois que le reflet de mon parcours est la conviction intérieure. Je n’étais pas attendue, ni invitée. Mais je sentais que c’était là que je devais être.
Ma mère m’a toujours dit « ne laisse jamais qui que ce soit te dire que ce n’est pas pour toi »
J’ai toujours eu ce rapport à l’expérimentation. Je ne me suis jamais vraiment interdit d’essayer, même quand tout était contre moi. Et j’ai vécu une aventure extraordinaire.
Je crois fondamentalement qu’il ne faut pas s’interdire d’essayer pour ne pas avoir de regrets.


Propos recueillis par Thérèse Lemarchand.
¹ Le Pull-over rouge — https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Pull-over_rouge
² La prise d'otages de la maternelle de Neuilly — https://www.police-nationale.interieur.gouv.fr/dossiers/raid-40-ans-dinterventions-de-haute-intensite/laffaire-human-bomb-retour-sur-lintervention-du-raid-a-neuilly
³ Hypnose ericksonienne — https://mainpaces.com/ressources/hypnose/