
« La littérature est une manière de transformer une expérience en conscience. »
Écrivain, avocat, académicien, François Sureau occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français. Défenseur infatigable des libertés publiques, François Sureau porte sur les institutions, l'entreprise, l'autorité et le leadership un regard à la fois lucide et profondément humain.
« Je crois que la responsabilité principale d'un dirigeant, d'un chef d'entreprise ou d'un responsable politique n'est pas de rendre une organisation plus performante. Sa responsabilité première consiste à faire grandir les autres. »
À l'heure où les organisations cherchent un cap dans un monde traversé par les bouleversements technologiques, les crises démocratiques et les transformations du travail, François Sureau nous livre une réflexion utile sur la responsabilité, la liberté et l'autorité et le pouvoir.
Interview réalisée le 07 juillet 2026 par Thérèse Lemarchand, CEO Mainpaces.
Je vous remercie pour ce rapprochement. J'ai beaucoup aimé Edgar Morin, précisément par le rapport entre sa vie et ses idées que vous soulignez. Il l'avait exprimé dans un très beau livre sur sa famille, qui s'appelle "Vidal et les siens."
Deux ou trois choses m'ont conduit à cela.
La première est un sentiment très ancien: celui de ne jamais m'être véritablement senti appartenir à quoi que ce soit. Ni à une institution, ni à un groupe, ni même à une communauté au sens fort. Quand on ne se sent pas appartenir, on est assez peu porté à choisir une seule voie et à s'y tenir. Il y avait chez moi une forme de détachement intrinsèque qui m'a empêché de m'inscrire durablement dans une trajectoire institutionnelle classique.
Le deuxième élément est plus surprenant: je n'ai jamais véritablement souhaité exercer le pouvoir, J'irai même plus loin: je n'ai jamais souhaité exercer de responsabilité. Je m'en sentais incapable.
Je crois que la responsabilité principale d'un dirigeant, d'un chef d'entreprise ou d'un responsable politique n'est pas de rendre une organisation plus performante. Sa responsabilité première consiste à faire grandir les autres. Pour faire grandir les autres, il faut une énergie, une capacité de dépassement de soi et de détachement dont je ne me sentais pas doté.
Assez tôt, j'ai compris qu'il était simplement honnête de tracer ma route ailleurs.
Cela explique aussi ma sévérité à l'égard de certains responsables. Napoléon disait : "La plus grande des immoralités est de faire un métier qu'on ne sait pas. " J'ai pourtant rencontré dans ma vie beaucoup de personnes que seule l'ambition avait conduites à des responsabilités qu'elles n'étaient pas capables d'assumer.
Le troisième élément tient à l'atmosphère spirituelle de mon enfance. Le catholicisme rappelle constamment que les premiers sont les derniers, que ceux dont il faut s'occuper sont les malades, les prisonniers, les oubliés. C'est une doctrine profondément révolutionnaire qui n'incite pas à prendre trop au sérieux les hiérarchies sociales.
Enfin, il y a la littérature. Elle est incompatible avec certaines formes d'exercice du pouvoir: Elle suppose une disponibilité intérieure, une manière d'habiter plusieurs mondes à la fois. On ne peut pas être totalement absorbé par la responsabilité et demeurer lecteur ou écrivain de la même façon.
Ces quatre éléments ont fait de moi, d'une certaine manière, un parasite heureux.
Mon activité essentielle a toujours été la littérature. La littérature est une manière de transformer une expérience en conscience. Elle consiste à raconter des histoires pour mieux comprendre ce qui a été vécu. Il existe une dimension morale profonde dans toute grande littérature. Stevenson disait que la littérature repose sur l'idée que l'homme est perfectible. Je crois qu'il avait raison.
Le droit a été mon gagne-pain. J'y étais bon, comme certains sont bons en mathématiques, j'étais assez éloquent. Il m'a permis d'avoir une action civique dont je suis heureux. Mais ma véritable activité personnelle a toujours été littéraire.
Je suis passé deux fois très près du burn-out.
Ma deuxième boussole a été ma fidélité à cette tradition religieuse qui affirme quelque chose de profondément paradoxal : l'échec vaut mieux que la réussite.
Dans un monde obsédé par la compétition, la reconnaissance et la performance, la métaphysique, le système de l'échange, le désir d'être soutenu ont été mes éléments philosophiques de référence. Je crois que c'est utile. Le christianisme propose comme modèle une destinée qui, vue de l'extérieur, se termine par un échec. Cette idée est extraordinairement libératrice car cet échec n'est pas doloriste, il prépare la résurrection.
L'échec est la voie du passage d'une transformation radicale qui peut amener pratiquement à la divinisation de l'homme, comme disent les pères grecs. Ou en tout cas, cela souligne que la divinisation de l'homme ne peut pas être cherchée dans la vanité, l'orgueil, la réussite, la compétition, mais doit être cherchée dans tout autre chose. Je trouve que c'est quelque chose de réjouissant et de rassurant aussi .
L'échec peut nous apprendre davantage que la réussite. Il peut nous rendre plus dignes. Il peut nous aider à traverser la maladie, la vulnérabilité et la mort.
J'ai perdu des procès auxquels je tenais énormément. J'ai manqué beaucoup de choses que ma génération considérait comme des réussites. D'une certaine manière, ma vie professionnelle est un échec, je n’ai pas accédé à des fonctions importantes dans l’Etat, ce qui était pourtant la vie que j’aurais choisie au départ. Et je n’aurais pas été non plus un avocat de premier ordre. Ma vie professionnelle est un échec et pourtant je ne l'échangerais contre aucune autre.
Une tentation permanente du retrait, à laquelle je n'ai jamais voulu céder.
Bernanos parlait du « démon de son âme ». Le mien consistait à me réfugier dans une attitude purement contemplative, artistique ou littéraire, et à me désintéresser du monde contemporain.
Mais nous vivons dans une démocratie, dans un État de droit, pour lequel d'autres se sont battus avant nous. Je ne pouvais pas simplement considérer que tout cela ne valait rien et rester dans un bureau à écrire des livres.
« Si vous ne savez pas faire quelque chose, dites-le. »
J'ai donc défendu certaines causes : les libertés publiques, le droit des étrangers, les garanties du citoyen et de la personne. Je l'ai fait davantage par devoir que par plaisir.
Je me suis souvent demandé ce que je répondrais, à la fin de ma vie, à cette question: " Qu'as-tu fait de ton talent ? ". Je savais écrire des livres. C'était la partie la plus naturelle de mon existence. Mais j'avais aussi quelques compétences juridiques. Il me paraissait impossible de les laisser complètement en friche lorsque certains sujets me semblaient essentiels.
Je vois dans l'entreprise quelque chose d'intrinsèquement utile.
Mon arrière-grand-père avait créé l'entreprise qui a inventé les panneaux de signalisation routière français. Elle a été vendue lorsque j'avais treize ans. J'en garde néanmoins le souvenir d'une communauté humaine extrêmement concrète. J'aurais aimé y faire carrière si nous l'avions conservée.
Ce qui me plaît dans l'entreprise industrielle est ce côté « noeud anti-gordien » où se rencontrent des réalités très différentes : le travail, le capital, la technique, la psychologie, les relations humaines, la demande sociale. Mais un noeud qu’il faudrait non pas trancher mais sans cesse resserrer.
Tout cela converge vers quelque chose de tangible. J'ai toujours été frappé, à l'inverse, par le caractère parfois virtuel, abstrait, voire parasitaire de certaines activités administratives. Dans une PME, le capital est physiquement extrêmement proche du travail.
Cela change profondément la manière dont les relations se construisent. J'ai vu des chefs d'entreprise prospères renoncer à une partie de leur rémunération pour éviter des licenciements en période de récession.
Ce n'est pas toujours le cas évidemment, mais cela révèle une proximité humaine qui me paraît très importante, et il faut la rappeler.

La première chose à rappeler est que la liberté n'est pas une fin en sol. Par liberté, j'entends essentiellement les libertés publiques : la liberté de penser, de publier, de s'associer, de voter. Ces libertés reposent sur un sous-bassement philosophique simple : la confrontation produit davantage de créativité et de progrès qu'une société où les idées seraient contrôlées.
Ce n'est donc pas la liberté pour la liberté avec son lot d'individualisme et de mensonges. La liberté n'est pas pure fantaisie. La liberté est instrumentale. Elle permet d'habiter un monde qui progresse. Elle permet de construire une société plus juste.
Pour ça, il faut être d'accord sur les règles essentielles. Nos sociétés sont très fractionnées. Elles cessent d'être d'accord sur les règles essentielles. Cela fait que dans un grand nombre de cas, restreindre la liberté paraît la seule manière de préserver la paix civile. C’est une voie sans issue, qui plus est dangereuse.
Le progrès n'est ni linéaire ni univoque. Nous avons progressé sur certaines questions de manière spectaculaire. D'autres évolutions peuvent paraître plus ambiguës. Mais l'idée demeure que notre rôle collectif consiste à réduire autant que possible le mal social.
Pendant longtemps, les libéraux ont considéré que la principale menace contre les libertés était l'État. Cela reste vrai dans certaines circonstances. Les crises sanitaires, les attentats ou les situations exceptionnelles poussent toujours les États à restreindre les libertés. Mais quelque chose de nouveau est apparu.
Des acteurs privés disposent désormais d'une puissance considérable. Les grandes plateformes, les réseaux sociaux et les algorithmes peuvent orienter les comportements et façonner les représentations à une échelle inédite. Nous assisterons probablement à un renversement historique : l'État, longtemps perçu comme l'adversaire principal des libertés, pourrait parfois devenir leur protecteur face à ces nouvelles puissances.
Quant à l'intelligence artificielle, je crois qu'elle impose surtout une transformation profonde de nos systèmes de formation. Quand j'étais au Conseil d'Etat, j'ai vu pendant des années les gens fonctionner comme des machines. Ils avaient réduit leur activité intellectuelle à être des machines analytiques parfaites, qui avaient beaucoup de plaisir intellectuel.
En réalité ces machines sont déclassées par l'intelligence artificielle. La question devient alors que reste-t-il de spécifiquement humain? Probablement le jugement, l'intuition, la capacité de créer et de donner du sens et donc l’intelligence artificielle impose une refonte profonde des systèmes actuels, en termes d’organisation et de formation des personnes.

Une compréhension juste de l'autorité.
Pour moi, l'organisation idéale combine une structure hiérarchique et un fonctionnement égalitaire. C'est exactement ce qui se passe dans les meilleures unités militaires.
Le chef commande. Les responsabilités sont parfaitement définies. Mais la discussion est libre. Chacun peut contester une idée, apporter une information, suggérer une autre voie. Et une fois la décision prise, elle est appliquée sans réserve.
Ce que j'ai souvent observé dans les grandes organisations modernes est exactement l'inverse : des discussions interminables, une apparente horizontalité, puis des décisions que personne n'applique réellement.
J'ai beaucoup appris en lisant De l'incompétence militaire, un essai psychologique de Norman Dixon. Il montre que les meilleurs dirigeants sont à la fois symboliquement hiérarchiques et psychologiquement égalitaires.
Une autre faiblesse française me frappe : nous rapportons rarement nos modes de fonctionnement à leur finalité. Nous parlons beaucoup des institutions et trop peu de leur mission. Or toute organisation devrait constamment se demander: pourquoi existons-nous ? Quelle est notre mission? Quelle est notre finalité ?
Sans cette réflexion, les procédures finissent toujours par remplacer le sens.
Sur ce sujet, l'intégration à leurs statuts des Raisons d'Être des entreprises, ouverte par la Loi Pacte en 2019, va dans le bon sens.
« Ce qui fait notre force, c'est qu'on s'en fout. »
Se connaître soi-même. L'armée m'a appris cela. Après mon service militaire, j'ai passé quinze ans (130 jours par an !) dans la Réserve Opérationnelle de la Légion étrangère. Une seule chose permet de commander durablement des hommes: être absolument soi-même.
Si vous ne savez pas faire quelque chose, dites-le.
Si quelqu'un dans l'équipe sait mieux que vous, reconnaissez-le.
Les hommes acceptent très bien les limites. Ce qu'ils ne supportent pas, c'est l'imposture. Dès lors qu'un chef prétend être quelqu'un d'autre que celui qu'il est réellement, la confiance disparaît.
Dans le souci de la vérité, les gens vous suivront très loin.
Sans ce souci de la vérité, aucune organisation ne tient durablement.
Je suis très perfectionniste, ce qui me rend parfois excessivement anxieux. Alors, dans ces moments-là je me répète la devise officieuse d’une unité dans laquelle j’ai servi : "Ce qui fait notre force, c'est qu'on s'en fout. "
Cela peut paraître paradoxal, mais derrière cette formule se cache une leçon essentielle : faire les choses avec le plus grand sérieux tout en restant intérieurement détaché du résultat.

Propos recueillis par Thérèse Lemarchand.