Olivier Cantet, rechercher l'équilibre et se réaliser

Dans cette interview, Olivier Cantet nous partage les moments de décision qui ont fait sa carrière, ses engagements sportifs et sociétaux, sa vision de la parité, du leadership, ses attentes vis-à-vis de ses collaborateurs. On y parle d’équilibre, de voyage, de mouvement, de réalisation …

Merci Olivier de nous associer si sincèrement le temps d’une lecture à ces différentes dimensions qui te composent, et d’offrir ainsi à chacun de la matière bien vivante, sur les sujets essentiels de conscience et de ressourcement des dirigeants.

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Bonjour Olivier, tu as un très beau parcours professionnel dans l’industrie du sport, peux-tu nous parler de tes pivots clés ? 

J’ai en fait évolué dans des univers assez différents. Chaque étape a été une confrontation à une réalité nouvelle, que ce soit en termes d’industrie, de culture, ou de passion. C’est ce goût de la découverte et de la surprise qui m’a poussé à chaque fois à bouger, et cette aspiration d’un équilibre à retrouver après une première phase de déséquilibre.  

Tu souhaitais retrouver de nouveaux challenges ? 

Je ne suis pas sûr que ce soit voulu, les challenges on peut les retrouver aussi dans les activités que l’on pratique en dehors de notre environnement professionnel.

Ce que j’aime, c’est la prise de risque dans la continuité. Ce besoin de remises en cause qui génèrent du stress et du risque, mais qui font le sel de ce que tu vis au quotidien.

Tu as pris récemment la présidence de Moustache Bikes, qu’est ce qui t’a attiré dans cette entreprise ? 

Le fil conducteur de mon parcours sont des marques avec un contenu, une âme incroyable, et une forte cohérence. J’ai retrouvé ça chez Moustache Bikes, avec en plus la découverte d’une région différente, j’avais fait toutes les gares sauf la gare de l’Est ! (sourire)

Plus sérieusement Moustache est une entreprise 100% française. J’avais envie de construire pas loin de chez moi, et dans une entreprise qui fait partie de la solution, en termes de valeurs et de sens. J’aurais eu du mal à repartir sur une activité où tu te dis quand tu doubles les ventes, "est-ce que c’est raisonnable ou pas ?"

C’est une entreprise où l’énergie et la passion s’alignent avec les intérêts des salariés, les intérêts des clients, le bien commun et celui de l’actionnaire. C’est assez rare encore aujourd'hui.

Et dernier élément : la dynamique de transmission. J’ai un rôle différent aujourd’hui dans cette boîte de celui que j’aurais pu avoir il y a quelques années. Je suis beaucoup dans une posture de transmission à des jeunes trentenaires qui ont de l’énergie, de la passion de l’envie, et à qui j’amène du recul et beaucoup d’expérience. Je continue à aller au front et être en premier de cordée car c’est nécessaire, mais j’ai aussi l’envie et le plaisir de voir les autres prendre le lead, faire, et être en confiance.

Pour beaucoup de fondateurs la question d’une prise de recul par rapport à la société que l’on a fondée se pose à un moment donné, comment se construit ce nouvel équilibre avec les dirigeants fondateurs ? Où se trouve le bon deal ?

Je crois que cela se fait sur une vision commune, qui passe par un profond attachement, une véritable estime, et un très grand respect de ce que les fondateurs ont fait de l’entreprise.

Ils ont réalisé des choses incroyables que d’autres n’ont pas fait, il faut savoir reconnaître le côté extra-ordinaire de ce qui a été réalisé en si peu de temps.

Si on leur explique la vie, cela ne marche pas. On ne peut pas être sur un égo surdimensionné. Dans toutes les belles marques, les fondateurs restent emblématiques et inspirants, même quand ils prennent du recul. Quel que soit ce que tu apportes, ce ne sera jamais le moment magique de la première boîte et des premières heures, l'étincelle qui a amené la vie. Il faut accepter que cette étincelle ne t’appartienne pas.

Après il faut être pleinement dans son rôle d’accompagner la croissance, d’aller dans des choses nouvelles, et ne pas rester béat devant ce qu’on fait les fondateurs. C’est un juste équilibre de personnalités à trouver. Tu dois considérer toujours ce premier départ comme un moment essentiel de ce que tu vas faire plus tard, et en même temps le Fondateur a besoin d’avoir du répondant, de la différence, il ne recherche pas un acquiescement permanent. C’est aussi un équilibre à trouver entre la culture et à la mission de la boîte, c’est assez subtil.

J’ai tendance à penser que la génération actuelle est beaucoup plus câblée réseaux que nous ne l’étions. Elle a une soif qui est très personnelle au départ, mais l’écosystème est beaucoup plus collectif. Ils grandissent dans un monde qui est beaucoup plus connecté digitalement et personnellement, et cela leur donne la capacité à penser écosystème, à penser large, ils sont très loins du modèle du leader - one man show qui réalise tout.

Tu as récemment lancé le Blue Collective, pour développer la notoriété et les ressources de Surfrider Foundation Europe, peux-tu nous en parler ?

Il y a toujours un équilibre à trouver entre l'engagement personnel et l'engagement professionnel. Tu ne peux pas systématiquement faire de ta boite le véhicule de ton engagement personnel, d'autant plus si ce n’est pas la tienne. Tu peux influer, créer du sens, mais à un moment donné tu es dans des contraintes qui sont liées à un exercice, avec des actionnaires, une gouvernance, tes choix personnels influent mais ne peuvent pas s'exprimer totalement.

Je trouve important d’avoir un endroit où les engagements personnels peuvent être plus forts. Et de ne pas tout mélanger.

Depuis longtemps je travaille avec Surfrider mais à un moment donné, j’ai eu envie de faire plus, de lever ces limites, et j’ai pris un engagement plus personnel en créant le Blue Collective. Différentes dimensions s’expriment en nous, et je crois que c’est un point commun de tous ceux qui sont dans le Collectif. Ici, ils ont eu envie d’aller plus loin dans la protection de l’océan.

L’autre élément, c’est ce côté positif, joyeux, simple, nature, qui correspond vraiment au surf, et qui caractérise la Surfrider Foundation. Beaucoup de gens, de dirigeants de start-ups, de la tech, de la finance se retrouvent assez vite dans des ambiances très codifiées, très artificielles. Pouvoir entraîner toutes ces personnalités dans une démarche plus directe et plus simple répond à une attente forte, et c’est ce que Surfrider propose. C’est un moment d'engagement qui te sort de ton quotidien sans l'assombrir, au contraire en lui amenant un certain soleil, une vague, la puissance de la nature qui te nourrit, et t’amène à aller un peu plus loin dans ton engagement. L’idée de collectif est aussi en soi un élément d’énergie, cela aide à déconnecter de contraintes et de codes professionnels, pour aller plus loin dans les convictions que chacun peut avoir, mais qui souvent ne trouvent pas leur réalisation.

"Le voyage et les voyageurs sont plus importants que la destination"

Après on verra collectivement ce qu'on fait tous ensemble ! Le voyage et les voyageurs sont plus importants que la destination, et si les ingrédients sont réunis, cela ira où ces énergies et ces personnalités vont nous emmener.

Je le vois un peu dans le même esprit que l’évolution des startups pendant leur phase d’amorçage et de croissance. Les pitchs, les BP sont très cadrés. Mais en fait ce sont les personnalités et la communauté de sens et de motivation qui font qu’on arrive à quelque chose qui réussit, mais qu'on n’avait pas forcément imaginé au départ.

Au sein du Blue Collective tu es très attentif à la parité, pourquoi ?

Écoute, la parité c’est quand même beaucoup plus sympa ! En entreprise en général, mais quand j’évoque le Blue Collective, il y a en plus dans le rapport à l’eau, à l’océan, un côté sensoriel qui ne peut se jouer qu’avec une vraie mixité d’êtres et de pensées. 

Je trouve aussi que c’est beaucoup plus apaisant quand il y a des dynamiques qui rassemblent les femmes et les hommes, que dans une démarche qui a tendance à dériver sur les mêmes registres qui ensuite deviennent des caricatures.

Il y a aussi une envie de découverte qui me pousse, de personnalités féminines qui arrivent à émerger et pour lesquelles ça n’a pas toujours été facile. Il y a de belles surprises dans vos parcours que l’on ne retrouve pas du côté des hommes. En général nous avons eu une évolution professionnelle plus codifiée, plus habituelle. Ces parcours atypiques participent aussi à la diversité du groupe.

Ce qui se passe dans un groupe n’a rien à voir quand il y a un équilibre.

Tout cela, c’est l’envie avant le devoir. Mais derrière, il y a  aussi un devoir d’inclusion. Dans ma génération, nous sommes passés à côté sans nous en rendre compte. Quand on discute avec des amis, femmes et hommes, on réalise que certaines de nos réactions, de nos habitudes n’étaient pas respectueuses des femmes sans que l’on en ait conscience, ce qui est encore plus angoissant. Si on ne casse pas le truc volontairement, on reste dans un état d'acceptation où la situation est satisfaisante par rapport à des codes culturels établis, mais quand on prend un peu de recul on n’y est pas. C’est très perturbant, c’est très récent, et généralisé, et donc aussi sur ce sujet là de la parité il faut avoir un degré d’activisme.

On voit que le sport en plein air, et en particulier la montagne, te passionnent, qu’est ce que cela représente pour toi ?

Le sport m’a construit, ça m’a modelé, ça m'a donné de la confiance, ça m'a permis d’évacuer un certain nombre de choses, de revenir sur terre, de développer et de garder des amitiés. Tu peux te faire des amis à 20 ans que tu perds car nos vies divergent, mais ceux avec lesquels j’ai fait de la haute montagne et des courses engagées restent. Les expériences se transforment en souvenirs forts qui créent des liens durables. Ce sont les liens que tu crées quand il y a peu d’artifice, en bateau, en montagne, en falaise, au milieu du désert, dans une forme de dépouillement et de sobriété qui fait que tu t’en souviens.

Dans ces moments, tu es vraiment toi, et cette connaissance tu peux l’entretenir, elle t’accompagne. Les pratiques de nature évoluent et changent avec l'âge, mais se font toujours avec autant de plaisir.

Comment ces pratiques sportives, parfois extrêmes, jouent dans ta performance professionnelle ?

Ma première réflexion est plus liée à la haute montagne. C’est la notion de relativité : de quoi parle-t-on, quel est l’enjeu - quelqu’un va mourir ? Non. Donc a priori il n’y a pas de drame.

Le dimanche, tu es sur une paroi, la nuit tombe, il faut que tu rentres, il te reste un paquet de rappels à faire et des glaciers à traverser, tu es dans des enjeux graves.

Le lundi matin, tu arrives au boulot, accueilli par un “énorme problème”, un mouvement de panique. Ton expérience de la veille te permet de garder la tête froide, de te dire ça va, ça devrait bien se passer.

La montagne me permet de déconnecter du petit jeu à se faire peur que l’on aime bien jouer parfois, et qui finalement a peu d’importance au regard de ce qui peut arriver de vraiment grave dans la vraie vie, et du rythme auquel la nature évolue. La nature vit au rythme des saisons, elle ne change pas toutes les minutes ou toutes les heures, c’est un ressourcement apaisant. Le rythme de la nature permet de se remettre en phase sur un temps plus long.

Il y a aussi le sujet de la déconnection. Dans des activités comme le surf ou l'escalade, l'équilibre t’impose d’être pleinement dans le moment. Je décompresse beaucoup plus quand je vais grimper ou surfer, que si je vais courir une heure ou faire du vélo deux heures, car mon corps me demande d’être pleinement présent avec lui dans la tête, et donc j’évacue immédiatement tout le reste.

"L’équilibre permet de remettre sa tête sur son corps, dans le moment présent"

Le yoga participe également à cela. Dès que tu es en équilibre, il faut que tu sois dedans. L’équilibre permet de remettre sa tête sur son corps dans le moment présent, sinon tu tombes, ça se voit vite. Donc tu débranches rapidement, et globalement, tu dors mieux.

Chaque activité physique a ses avantages propres. J’ai rencontré des passionnés de boxe qui à travers ce sport ouvraient une façon de se connecter aux autres beaucoup plus large. Dans tous les cas, le côté manuel est important. Il peut aussi se retrouver dans d’autres pratiques comme faire de la mécanique. Tu es obligé de switcher, et de laisser le corps agir. 

Cette alternance joue aussi sur un temps plus long, entre des moments de ta vie ou tu es très pris par ton boulot, très pris par ta famille, ou très pris par ta passion. Tout ne peut pas être au top tout le temps. Si tu lâches complètement l’un de ces piliers, quand celui sur lequel tu te trouves baisse, c’est le risque de dégringolade. Mes trois piliers n’ont jamais été tous parfaitement au top, mais il y a toujours eu un maintien de cet équilibre sur trois appuis, qui sur 10 ans vont fluctuer, mais vont toujours te soutenir.

A travers ces différents sujets, on sent ta capacité, et le plaisir que tu as, à entraîner, à fédérer, à développer. Qu’est ce que pour toi le leadership ?

Pour moi, le leadership c’est la confiance que les autres mettent en toi. Le fait que l’été dernier je dis à Jean-Claude, un pote que je connais depuis toujours, “On va faire l’intégrale du Peuterey”, et qu’il me dise “Ok, j’y vais. C’est toi. On va le faire ce truc. ”

"Pour moi, le leadership, c’est la confiance que les autres mettent en toi"

Ca, c’est vrai aussi en entreprise. A un moment donné les gens y vont, avec confiance. Par contrainte ça ne marche pas, par condition, ça ne marche pas non plus.

Le leadership c’est quand tu as confiance dans l’endroit où l’autre va t'emmener, et comment ça va se passer. Quand il y a beaucoup de gens qui avancent en confiance, il se passe des choses incroyables. C’est cette confiance que les gens te donnent qui font ton leadership. Chacun le fait de façon différente, mais au final ce qui est créé, c’est de la confiance.

Quelles sont les qualités que tu attends de tes collaborateurs ?

C’est assez varié en fait. Ce que j’attends c’est qu’ils avancent sur leur chemin. Chacun à sa façon, différente, sur un chemin qui correspond à son style, son épanouissement. Mais je vois qu’ils avancent.

J’attends un ajustement dans le mouvement. J’ai du mal à accepter l'immobilisme, mais je n’ai pas de souci à accepter la différence. Cela pose des défis, de confort, de réassurance, de temps, de niveaux d’énergie différents. Mais quand la personne est en mouvement dans ses propres aspirations, on peut trouver le bon ajustement entre son envie, sa capacité, et ce qu’on lui demande.

Une fois que cet ajustement est trouvé, la personne peut avancer sur son propre chemin.

La diversité est essentielle pour moi. Il y a un côté un peu bizarre parfois de retours de certaines start-ups à des approches mono-maniaques, unidimensionnelles, monobloc. Je n’y crois pas. Tu ne peux pas attendre cela des gens qui bossent avec toi.

Tout cela prend du temps à comprendre et à ajuster, et tu ne trouves pas toujours l’équilibre entre tes attentes et le chemin de la personne qui sont parfois divergents. Il faut être lucide et savoir se séparer, mais c'est une manière qui est enrichissante pour tous quand la personne a trouvé son propre chemin.

Quand tu arrives à mêler tous ces chemins, à partir du moment où tu pars sur l’idée que ce sont des chemins personnels, et que tu arrives à entrelacer des chemins personnels pour faire avancer la boite, tu fais un bon job. Il faut parfois 40 joueurs pour faire une équipe - et pas que des avant-centre.

Un bon moyen de comprendre tes collaborateurs est de regarder ce qu’ils font dans leur temps libre, quand ils sont hors contrainte. Le meilleur DRH que j’ai connu, Frédéric, chez Jules, avait 15 copains à déjeuner le samedi midi, et toute sa famille le dimanche. Il passait son temps à cuisiner pour les autres. Le collectif correspondait vraiment à son métier, et à ce qu’il était pleinement.

Ces moments de temps libre sont ceux où chacun fait vraiment ce qu’il veut faire, ce sont des révélateurs intéressants. Il y a parfois des surprises sur les temps libres, qui informent sur cette vraie volonté personnelle de se réaliser.

En fait, c’est ça ce que j’attends de mes collaborateurs : qu’ils aient envie de se donner la chance de se réaliser, ce qui implique parfois de sortir de sa zone de confort, de se mettre en difficulté, et toujours d’être en mouvement.

Propos recueillis par Thérèse Lemarchand

CEO Mainpaces

Biographie :

Olivier Cantet est depuis le début de l’année 2022 Président de Moustache Bikes.

Fondateur de Private Sport Shop dont il reste Président non exécutif, Olivier est ancien CEO de Rip Curl, Oakley, Millet et Lafuma.

Olivier pratique les sports de glisse et de montagne, et partage son temps entre

Montpellier, Annecy et Paris.

Il a soutenu à plusieurs reprises Surfrider Foundation Europe avec les différentes entreprises qu’il a dirigées. Engagé pour l’environnement, il préside aujourd'hui le Blue Collective et en est membre fondateur.

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