Rythmes personnels et duo : comment trouver son équilibre ? Rencontre avec les sœurs Tremble

Charlotte et Laura Tremble sont sœurs jumelles. Elles ont représenté la France en natation artistique aux JO de Tokyo 2020. Avec une carrière aussi exigeante que le sport de haut niveau, tout en continuant leurs études d'ingénieur, les deux sœurs ont beaucoup approfondi leurs enjeux d'équilibre et de performance. Elles nous parlent de motivation, d'échecs, de méthodes pour se gérer soi, et le collectif, de gestion du stress et de ses émotions, qu'il faut savoir accepter.

Comment trouver son propre rythme, conserver son équilibre, et développer sa performance, tout en étant pleinement synchronisée avec son associée et son équipe ?

Interview réalisée le 15/01/2023 par Thérèse Lemarchand, CEO Mainpaces

Les sœurs Tremble, croire en ses rêves

Bonjour Charlotte et Laura, vous êtes sœurs jumelles, à 22 ans, vous étiez représentantes de la France en natation artistique aux Jeux Olympiques de Tokyo, et vous êtes en école d’ingénieur aéronautique à l’IPSA. Quel a été votre moteur pour en arriver là ?

Nous n’avons pas eu un parcours très classique pour des sportives de haut niveau à l’INSEP. Nous venons d’un petit club. Nous avons commencé la natation synchronisée - maintenant appelée natation artistique - à 6 ans à Senlis, et nous avons intégré l’INSEP à 15 ans.

Quand nous étions enfant, les pôles Espoirs se trouvaient loin de chez nos parents, nous ne voulions pas quitter la maison, alors nous nous sommes organisées, de Senlis à Rueil, et c’était parfois rock’n roll ! Mais nous avions des étoiles dans les yeux pour les Jeux.

Notre moteur a toujours été nos rêves, et nous en avions deux : 

  • faire les JO en natation synchronisée
  • avoir une carrière dans l’aéronautique 

Nos parents sont passionnés d’aéronautique et nous ont transmis cela.

Ils nous ont aussi toujours dit “ si tu en rêves, tu travailles, tu te donnes à fond, et tu y arrives”. 

C’est comme cela que nous sommes tombées dans le haut niveau, tirées par nos rêves, et soutenues par notre famille.

Nous nous sommes dit très tôt que ce projet était un projet commun du duo, mais qu’il ne devait pas effacer nos ambitions personnelles. Nous nous sommes accordées sur le fait que s’il y en avait une qui voulait arrêter, c'était OK. Cela nous a permis de nous serrer les coudes, et d’y aller toutes les deux.

A L’INSEP, nous avons très rapidement progressé, nous sommes passées en équipes de France, nous avons fait les sélections, les compétitions, nous avons été surclassées en senior en tant que duettistes et équipière sur des finales au niveau mondial.

Nous n’avons jamais lâché notre double cursus. Nous avons passé notre bac à l’INSEP. Le parcours post-bac a été un peu semé d’embuches, notre projet professionnel était très fort, mais on nous disait que ce n’était pas possible avec la synchro, qui imposait trop d’heures d'entraînement.

Nos parents nous ont dit que c’était notre rêve, qu’il ne fallait pas le lâcher. "Si on vous ferme la porte, passez par la fenêtre !". Ils sont allés aux salons étudiants pour nous. Nous avons commencé par une licence physique chimie à la Sorbonne, qui présentait des passerelles pour passer en école d’ingénieur, et puis grâce à notre petit frère nous avons découvert l’IPSA. L’école a été incroyable pour envisager notre double projet, et mettre en œuvre tous les dispositifs d’aménagement nécessaires, et l’aventure a commencé comme ça. 

Les sœurs Tremble - JO

Notre objectif, ce sont les Jeux de Paris, ensuite nous arrêterons le sport de haut niveau. Ces 5 anneaux représentent énormément de choses. C’est ça qui nous permet de nous lever le matin, d’avoir la motivation, à mener ces études et cette vie très particulière où on ne s’arrête jamais. Les Jeux Olympiques sont LE rêve pour les grands sportifs.

Les sœurs Tremble, bien s'entourer et développer l'esprit d'équipe

La natation artistique est un sport très complet, il faut allier danse, natation, gymnastique, gainage, cardio, apnée... Vous mentionnez 40 heures d'entrainement par semaine, avec des horaires imposés car une grande partie - les Ballets - se fait en collectif. Comment gérez-vous votre temps ? 

Nous sommes 16 sur l’INSEP dans le collectif de natation artistique. Nous n’avons pas la main sur la répartition de nos heures d'entraînement, c’est la coach qui gère cela. 

Nous travaillons avec de nombreux intervenants. Comme en entreprise, c’est indispensable de bien s’entourer, avec des experts dans chaque discipline que nous avons à développer. Cela comprend :

  • la préparation physique (renforcement musculaire, gainage, cardio,..)
  • les portés
  • la danse
  • le kiné
  • la diète
  • le médecin
  • la préparation mentale
  • le psychologue

Avec des choix qui sont parfois très personnels, comme le kiné.

Nous ne gérons pas le calendrier d'entraînements, mais quand nous sentons que nous avons des lacunes, nous nous en emparons, et travaillons en plus. On a le niveau pour sentir cela. Avec internet on apprend sur beaucoup de sujets, l’alimentation, l’organisation,...

Lâchées au départ dans ce double projet, nous nous sommes un peu brûlé les ailes entre le sport et les études, à appliquer des méthodes parfois radicales (la joie du miracle morning et du lever à 5h du matin 😅). Maintenant nous nous inspirons de ce que nous voyons, et nous avons appris à tester par petites touches. Si ça marche, trop bien. Si ça ne marche pas, qu’est-ce que j’en retire, est-ce qu’il y a des choses que je peux adapter à mon temps, à mes envies, à ce qui me touche ?

Les échecs sont la meilleure des choses pour apprendre. Il ne faut pas rester dessus. On peut prendre une heure pour pleurer bien comme il faut, et après on rebondit, on regarde pourquoi ça n’a pas marché, et on trouve des clés et des solutions.

C’est un peu comme les entrepreneurs, qui ont beaucoup de casquettes différentes et de compétences à développer dans des domaines variés, et qui sont parfois pris dans des calendriers imposés, et dans lequel ils doivent retrouver leur propre temps.

Oui c’est vraiment ça. Et comme un entrepreneur, nous avons beaucoup de casquettes différentes dans le groupe. Nous pouvons être une personne référente pour certaines, leader le groupe, avoir un rôle à jouer dans la création de lien... 

C’est beaucoup de préparation mentale pour gérer une équipe, et apprendre à se gérer dans une équipe. Chacun doit avoir sa place dans un groupe, se sentir légitime. 

Dans un groupe, il faut établir les règles de base. A chaque fois que quelqu'un arrive, qu’une autre part, c’est un mini chamboulement. Parmi ces règles, il y a nos valeurs : la bienveillance, le non jugement,... C’est très important que chaque personne se sente légitime, à s’exprimer quoi qu’il arrive, et à faire avancer la performance.

A titre d’exemple, nous sommes 16 filles en équipe à l'entraînement. Seules 8 d’entre-elles nagent dans le ballet. Mais quand ça se passe mal, que l’on rate, que l’on n’arrive pas à avancer, les filles qui nagent à côté vont prendre le relais, encourager, apporter ce recul qu’on n’a pas sur le moment. Elles ont une grande importance dans le collectif.

Les sœurs Tremble, trouver sa place, son rythme, pour être synchro

Qu’est-ce qui est essentiel pour votre duo ? Il y a une question de synchronisation - sur un rythme, un mouvement, mais aussi de synergie - la capacité à créer ensemble un effet global supérieur à celui que vous auriez individuellement. Comment avez-vous développé cela ? 

On partait avec un avantage, des sœurs jumelles, qui nagent ensemble depuis des années. On avait déjà ce lien entre nous que des entrepreneurs qui viennent de se rencontrer ont peut-être plus de mal à créer. 

Arrivées à 15 ans à l’INSEP nous étions à la fois associées et indissociables. Nous étions appelées “les jumelles”. Nous étions dans la même chambre double, la même classe, le même entraînement ... C’était un âge charnière pour se construire, chacune se cherchait. Ça a été très dur. On ne dissociait plus les entraînements où c’était professionnel et le perso, le fait qu’on soit sœurs. 

Nous avons été accompagnées par nos parents, notre coach, notre psy, et aiguillées à avoir chacune notre cocon, pour se retrouver soi-même. Nous avons eu besoin pour nous construire de nous séparer un peu. Cela a été le premier cap dans notre synchronisation, de nous retrouver toutes les deux, chacune de notre côté. 

Ça a apporté à notre performance quelque chose de fort. Des liens plus resserrés, et notre duo est redevenu notre force, alors que c’était devenu notre faiblesse.

Ce qu'on a bien fait, c’est se faire aider par une personne tierce. Cela aide à faire la part des choses, à prendre du recul, à poser des temps de parole nécessaires. Bien re-fixer les règles, identifier ce qui nous dévie de nos valeurs.

Admettre qu’on n’a pas les compétences
Bien s'entourer
Savoir que l’on peut apprendre

Charlotte et Laura Tremble

Quand on est entrepreneur c’est pareil. Créer son entreprise est semé d'embûches. Il y a beaucoup d'émotions, de stress, d’affectif avec la personne avec laquelle on a créé l'entreprise. On a vu ça dans notre entourage, sur les réseaux. S’aider d’une autre personne est essentiel. Prendre du recul et se faire aider permet de mieux repartir derrière pour être encore plus performant.

Prendre du recul implique une forme d’acceptation, et ce n’est pas toujours facile

Oui, il faut accepter de prendre le temps de faire quelque chose qui n’est pas directement productif, de se faire du bien au moral, du bien au corps, de couper. Accepter qu’il y a des périodes où on est moins performantes, et que tout n’est pas toujours exponentiel.

Se culpabiliser est contre-productif. Se dévaloriser, c’est ne pas accepter que la situation est compliquée, et pas idéale. Ça ne sert pas.

Laura : “l’année dernière j’ai été opérée des genoux. Le premier s’est bien passé, mais la phase post-opératoire du 2è genou s’est très mal passée. J’ai été alitée un mois et demi, mon genou était très gonflé, c’était horrible.

Quand j’ai repris, je me suis dit “il faut que je fonce, je perds du temps !” Je n’ai pas pris de vacances de Pâques. Et en fait à un moment donné je ne progressais plus du tout. Alors j’ai pris une semaine pour ne rien faire, et me reposer. Après cette pause j’ai énormément avancé, mon genou avait dégonflé, j’ai réussi à refaire des exercices que je n’avais plus réussi depuis mon accident. C’est là que j’ai compris que de temps en temps juste couper, ou juste souffler, permet de mieux repartir derrière, et que s’acharner n’est pas toujours la bonne solution.

C’est là que j’ai compris que de temps en temps juste couper, ou juste souffler, permet de mieux repartir derrière, et que s’acharner n’est pas toujours la bonne solution.

Laura Tremble

C’est parfois difficile de se dire que l’on n’a pas un rythme conventionnel, ou que l’on n’a pas le rythme de son voisin, mais si c’est celui qui nous permet de performer et d’être productif, c’est le rythme juste.

On est les mieux placées pour savoir ce qui nous correspond le mieux. Il faut apprendre à écouter et accepter ce qui nous correspond le plus, et essayer, et cela implique de prendre un peu de temps pour soi.

Quel est le rôle de la respiration individuelle et collective dans votre équilibre et votre performance ?

On a fait beaucoup de yoga - cela nous a beaucoup aidé. A 20 ans on a appris qu’on ne savait pas respirer ! La personne qui nous a accompagnées avait cette capacité à lire les corps. En nous regardant, elle a vu que l’une était dans le corps, quand l’autre était plus cérébrale. Cela nous a aidé à comprendre comment créer une balance entre nous deux.

Nous avons enchaîné des séances de respiration, les yeux fermés, pour que nos respirations se synchronisent. Cela nous a aidé à nous sentir l'une - l’autre et nous mettre en lien. Ce qui était amusant, c’est que dans les périodes où nous en avions marre l’une de l’autre, elle le sentait tout de suite, et la phase de synchronisation devenait plus longue.

La respiration intervient partout, et particulièrement dans la performance. Elle fait le lien corps - mental. C’est hyper pertinent pour le sport, notre vie à côté, et la construction de nous-mêmes.

Les soeurs Tremble

Comment trouvez-vous votre rythme personnel, avec celui du duo ? 

On l’a appris sur le tas, en se trompant. En commençant nos études supérieures nous voulions tellement donner dans la synchro et les études, qu’on a fini par se blesser. Donc on a tout repris, de façon à trouver le rythme qui nous convenait à chacune séparément, et au duo.

Se synchroniser c’est aussi une histoire de distance. Comment percevez-vous que vous êtes à la bonne distance l’une de l’autre ?

Ça passe toujours par la communication. Si a un moment donné l’une a besoin de prendre de la distance, c’est OK. Et puis il y a des moments où on ne choisit pas. Par nature à l'entraînement, on travaille très proches, c’est comme ça. 

Je crois que c’est la même chose pour des associés en entreprise, je vois ça chez nos amis qui ont créé des boîtes. Ils sont reliés par une entreprise qui peut être comme un enfant pour eux, à qui ils donnent tout, comme nous en natation synchronisée, à tel point que l’on s’oublie soi-même, et on perd en performance et en efficacité.  Il faut savoir prendre du temps pour soi, et se retrouver.

Nous avons chacune établi nos limites et nos besoins. Même en collectif, nous avions l’impression de toutes nous connaître parce que cela faisait des années que nous nagions ensemble. Et puis nous avons découvert certaines situations, ou certaines réactions. Aujourd’hui on comprend mieux, ces besoins qui s’expriment à certains moments de s’isoler, ou au contraire de contact, de se rapprocher du groupe, de se rassurer.

Les soeurs Tremble, émotions et gestion du stress

Dans un article de équipedefrance.com, vous vous présentez l’une et l’autre comme assez émotionnelles. Comment utilisez-vous ces émotions dans vos accomplissements, votre gestion du stress ? 

Nous sommes assez émotives dans tous les sens du terme, des petits cœurs en mousse 🙂 Nous sommes des éponges à émotions envers nous, envers les autres, quand des personnes sont tristes, on prend un peu de leur tristesse. Au fur et à mesure on apprend à gérer tout ça.

En tant que sportives, gérer notre stress est l’enjeu N°1. Il faut comprendre et accepter qu’il ne partira pas, mais que c’est à nous de le gérer, de trier les informations qu’il nous indique, et de leur donner ou non de l’importance.

La respiration est essentielle dans la gestion du stress. Nous avons fait de la visualisation. La création de routines, par exemple en compétition, nous permet de nous rassurer dans la réalisation de certaines tâches. On le transfère aussi dans nos études. Récemment nous avons été amenées à faire au pied levée une conférence devant 500 personnes, cela nous a été très utile !

On apprend à gérer les imprévus, à avoir confiance dans le fait que l’on sait faire, et que quand on est lancées, ça déroule. Il faut revenir sur des choses concrètes ” j’ai travaillé, je sais faire ça, c’est dans la réalité”.

Quand on est arrivées à l’INSEP, on était persuadées qu’on allait nous donner le secret pour ne plus stresser. Ce n’était pas du tout ça ! En fait, on a appris à accepter le stress. Le stress est toujours là, même depuis les Jeux, mais chacune a les moyens de se préparer physiquement, mentalement, de se mettre dans une bulle ou pas, selon les situations.

La gestion des émotions est très personnelle, on a essayé, il y a des choses qui n’ont pas marché, et maintenant nous savons chacune ce qui nous convient.

Nous n’avons plus honte maintenant, nous acceptons nos émotions, ça nous a aidé à passer un cap.

Les soeurs Tremble

Charlotte ” Par exemple quand ça ne va pas bien, je me dis, OK ça ne va pas, je le sais, qu’est ce que je fais avec ça. Est-ce que j’ai envie que ma journée reste autour de cette émotion ?  Non pas trop. En général je vais essayer de l’extérioriser. Je le dis à quelqu’un de très proche, et après ça va un peu mieux. Ces personnes vont m’aider à passer progressivement du tout négatif, du nuage noir, au soleil. “

Les sœurs Tremble, découverte et ouverture d’esprit

Vous avez présenté aux JO une chorégraphie sur le thème « Les violences faites aux femmes ». C’est quelque chose qui vous tient à cœur. Comment vous nourrissez-vous du quotidien, et arrivez-vous à maintenir une ouverture sur le monde avec votre emploi du temps ?

Nous sommes des femmes assez engagées. Ce qui nous touche particulièrement sont les violences faites aux femmes, l’écologie, et le bien-être animal.

Cela nous tient énormément à cœur. C’est quelque chose qui nous fait vibrer, et on a l’impression de ne pas faire assez. C’est émotionnel et sportif. Quand on est sportif de haut niveau on a un certain mental, on a envie de participer et de s’engager.

On se demande toujours comment on peut faire pour aider, et avec notre statut mettre une pierre à l’édifice. Les Jeux ont une couverture médiatique forte. On y a pris la parole à notre manière, de façon élégante.

On adore apprendre. On apprend en ligne, avec les réseaux on a accès à tout. On a appris à coudre, à broder, à faire des podcasts, … C’est comme ça qu’on s’est plongées dans les enjeux écologiques.

Sur les réseaux, on peut ouvrir l’esprit de certaines personnes et livrer des messages essentiels, discuter, échanger, partager, c’est hyper-enrichissant. 

Quel est le dernier message que vous voudriez passer à ceux qui nous lisent ?

Laura :  je dirais une phrase que nous a toujours répété notre mère “croyez en vos rêves”. C’est quelque chose qui nous a toujours guidé .

Charlotte : et je complèterais “ et se donner les moyens d’y arriver, et ne rien regretter.

Les sœurs Tremble, carrière et palmarès 

©Stephan Kempinaire

Laura et Charlotte Tremble sont deux sœurs jumelles de 23 ans, olympiennes et étudiantes. Elles font partie de l’équipe de France de natation artistique. En parallèle du sport de haut niveau elles poursuivent des études d’ingénieur dans l’aéronautique et le spatial.

Palmarès : 

  • 8eme et finalistes en duo aux Jeux Olympiques de Tokyo, 
  • 8eme en duo aux championnats du monde, 
  • 3 médailles de bronze en équipe aux championnats d’Europe

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